Allemagne : au moins 47 prêtres soupçonnés d’abus furent envoyés à l’étranger

Une enquête de l’ARD montre que des diocèses allemands ont transféré à l’étranger des prêtres visés par des accusations d’abus sexuels. Dans vingt cas, les responsables connaissaient les soupçons avant leur départ.





Saint du jour

Sainte Walburge, mémoire propre d’Eichstätt


Le 4 août, l’abbaye Sainte-Walburge d’Eichstätt commémore l’arrivée sur le continent de cette religieuse anglo-saxonne du VIIIe siècle.

Sœur de saint Willibald et de saint Wunibald, Walburge participa à l’évangélisation des peuples germaniques. Devenue abbesse de Heidenheim, elle gouverna une communauté religieuse associant prière, instruction et service.

Sa mémoire possède une résonance particulière puisque l’enquête de l’ARD met notamment en cause d’anciens responsables du diocèse d’Eichstätt. Les voyages missionnaires de Walburge contribuèrent à faire naître des communautés nouvelles. Les relations internationales de l’Église trahissent au contraire leur vocation lorsqu’elles servent à dissimuler une accusation ou à déplacer un danger vers une population moins protégée.


Résumé en allemand

Eine Recherche des ARD-Radiofeatures zeigt, dass deutsche Diözesen in mindestens 47 Fällen Priester mit Missbrauchsvorwürfen ins Ausland entsandten. In 20 Fällen waren die zuständigen Bistümer bereits vor dem Auslandseinsatz über die Anschuldigungen informiert. Manche Priester hatten an ihren neuen Einsatzorten weiterhin Kontakt zu Kindern und Jugendlichen. Ein ehemaliger Internatsleiter aus Bamberg wurde nach Namibia geschickt, obwohl Verantwortliche von Vorwürfen zweier Schüler wussten. Ein in Eichstätt gesuchter Priester konnte über Tansania nach Brasilien gelangen. Die Aufarbeitung darf nun nicht an den deutschen Grenzen enden: Auch die Gemeinden und Betroffenen in Afrika und Lateinamerika haben Anspruch auf Wahrheit, Akteneinsicht und Anerkennung.


Article

Une enquête réalisée pour l’ARD révèle l’ampleur d’une pratique longtemps connue seulement à travers quelques affaires particulières : l’envoi à l’étranger de prêtres allemands visés par des accusations d’abus sexuels.

Les vingt-sept diocèses catholiques d’Allemagne ont été interrogés. Leurs réponses permettent d’identifier au moins 47 prêtres qui exercèrent à l’étranger alors que des accusations avaient été portées contre eux.

Dans vingt de ces cas, le diocèse connaissait les soupçons avant le départ du prêtre. Dans les autres, il affirme ne pas avoir été informé ou ne pas avoir retrouvé de mention correspondante dans ses archives.

Ces chiffres ne comprennent pas les prêtres déplacés directement par des congrégations religieuses. Le nombre réel pourrait donc être supérieur.

Les destinations se trouvaient fréquemment en Afrique et en Amérique latine. Vingt affectations ont été recensées pour la seule Amérique du Sud. Les cas étudiés s’étendent de la période nazie jusqu’aux années 2010.

L’enquête, intitulée Versetzt statt verurteilt, que l’on pourrait traduire par « Mutés au lieu d’être jugés », ne décrit pas seulement un déplacement géographique. Elle met en lumière un mécanisme permettant de faire disparaître un problème du regard de la communauté allemande sans supprimer le danger qu’il représentait.

L’un des cas centraux concerne l’ancien directeur de l’internat catholique Aufseesianum de Bamberg.

En 1976, deux garçons auraient signalé des gestes sexuels commis par ce prêtre dans leur dortoir. L’un d’eux, Peter Thiem, avait alors douze ans.

Avant la fin de l’année scolaire, le directeur quitta l’établissement. Il fut envoyé dans une communauté germanophone de Namibie, où il continua d’exercer un ministère comprenant des contacts avec des enfants et des jeunes.

L’archidiocèse de Bamberg reconnaît aujourd’hui que les responsables ecclésiastiques de l’époque connaissaient les accusations. Ils approuvèrent néanmoins le départ du prêtre au lieu de transmettre l’affaire aux autorités judiciaires.

Le diocèse qualifie désormais cette décision de comportement fautif et affirme qu’une telle procédure serait devenue impossible avec les mesures de prévention actuelles.

Cette reconnaissance est nécessaire, mais elle ne répond pas encore à toutes les questions.

Qui informa la communauté namibienne ? Quelles précautions furent prises ? D’autres enfants ont-ils subi des violences ? Les archives allemandes ont-elles été communiquées aux autorités civiles et ecclésiales de Namibie ?

Lorsqu’un prêtre soupçonné est envoyé dans un autre pays, le transfert ne concerne pas seulement le diocèse qui cherche à résoudre une difficulté. Il crée une responsabilité envers la population qui le reçoit.

Un autre dossier met en cause le diocèse d’Eichstätt. Un mandat d’arrêt avait été délivré contre un prêtre après les plaintes des parents de cinq écolières pour des agressions sexuelles et un viol.

Des responsables ecclésiastiques savaient qu’Interpol recherchait cet homme. Son lieu de résidence aurait néanmoins été dissimulé. Il put quitter l’Europe, passer par une mission en Tanzanie, puis rejoindre le Brésil, où il travailla dans une région pauvre et isolée.

Ces déplacements semblent avoir bénéficié d’un réseau international comprenant diocèses, communautés religieuses, œuvres missionnaires et organismes catholiques d’assistance.

Ces institutions n’avaient pas toutes nécessairement connaissance des accusations. Certaines ont pu accueillir un prêtre en faisant confiance aux recommandations fournies par son diocèse d’origine.

Mais cette confiance même pouvait devenir un instrument de dissimulation. Une lettre d’autorisation ou une présentation incomplète suffisait à transformer un homme devenu difficile à maintenir en Allemagne en missionnaire apparemment disponible pour une Église manquant de prêtres.

Le vocabulaire missionnaire a parfois recouvert une profonde inégalité.

Les enfants d’Afrique ou d’Amérique latine furent implicitement considérés comme moins dignes de protection que les enfants allemands. Ce que l’on jugeait trop dangereux ou trop embarrassant dans une paroisse européenne pouvait être toléré dans une région éloignée où les contrôles étaient plus faibles.

Ce mécanisme ne fut pas propre à l’Allemagne. En Bolivie, des jésuites espagnols furent envoyés dans des établissements catholiques alors que certains avaient déjà fait l’objet d’accusations ou de condamnations en Espagne. Plus d’un millier de personnes se sont depuis déclarées victimes.

La dimension internationale des abus oblige désormais l’Église à élargir son travail de vérité.

Il ne suffit pas que chaque diocèse allemand établisse ce qui s’est produit sur son propre territoire. Il doit également retracer les affectations successives de ses prêtres, identifier les communautés étrangères qui les ont reçus et transmettre les dossiers aux autorités compétentes.

Les victimes étrangères doivent avoir accès aux mêmes informations, aux mêmes procédures d’écoute et aux mêmes possibilités de réparation que les victimes allemandes.

La Conférence épiscopale allemande reconnaît une quantité significative de cas dans lesquels des institutions catholiques ont aidé des prêtres accusés ou reconnus coupables à partir à l’étranger.

Son secrétariat chargé de la pastorale des catholiques germanophones à l’étranger fait actuellement examiner ses archives par des experts indépendants. L’archidiocèse de Bamberg annonce pour sa part un rapport attendu au printemps 2027.

Ces études seront utiles si elles aboutissent à des actes précis : publication des parcours, ouverture des archives, information des diocèses étrangers, coopération judiciaire et recherche active d’éventuelles victimes.

Elles seraient insuffisantes si elles se limitaient à constater que les décisions anciennes ne correspondent plus aux normes actuelles.

Certaines pratiques étaient certes favorisées par une culture ecclésiastique privilégiant la réputation du prêtre et de l’institution. Mais remettre un homme soupçonné au contact de nouveaux mineurs ne devient pas injuste seulement lorsque paraît un règlement de prévention. Le devoir de protéger les enfants existait déjà.

La mémoire de sainte Walburge apporte à cette actualité une lumière particulièrement sévère.

Walburge traversa la mer pour participer à une œuvre d’évangélisation. Elle fut envoyée vers les peuples germaniques pour les servir, les instruire et construire avec eux une nouvelle communauté chrétienne.

Les prêtres étudiés par l’enquête suivirent extérieurement un chemin inverse, de l’Allemagne vers les terres de mission. Mais le départ missionnaire devenait une caricature de lui-même lorsqu’il ne répondait plus aux besoins d’une population et servait à éloigner un homme devenu embarrassant.

Le déplacement d’un prêtre ne peut jamais tenir lieu de jugement. Une frontière ne supprime ni les faits, ni les victimes possibles, ni la responsabilité de ceux qui connaissaient les accusations.

Les diocèses allemands connaissent maintenant au moins 47 histoires qu’ils ne peuvent plus enfermer dans leurs frontières. Derrière chaque affectation apparaît une autre paroisse, une autre école et peut-être une autre victime qui attend encore de savoir ce que l’Église savait.


Note culturelle

Le mot allemand Versetzung désigne une mutation ou un changement d’affectation. Dans l’administration ecclésiastique, une mutation peut être parfaitement normale : les prêtres changent régulièrement de paroisse ou de mission.

Les scandales d’abus ont toutefois donné à ce mot une résonance particulière. Une mutation peut servir à interrompre discrètement les plaintes sans déterminer ce qui s’est produit.

Le titre de l’enquête, Versetzt statt verurteilt, joue sur cette réalité : les hommes auraient été « déplacés au lieu d’être jugés ».


Sources

Tagesschau : au moins 47 prêtres accusés furent envoyés à l’étranger

WDR : présentation de l’enquête « Versetzt statt verurteilt »

BR : le cas du prêtre envoyé de Bamberg en Namibie

MDR : diffusion du documentaire de l’ARD


Pour aller plus loin

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Les diocèses allemands doivent-ils rechercher eux-mêmes les éventuelles victimes dans les pays où ces prêtres furent envoyés ? Une enquête véritablement internationale devrait-elle être menée sous une autorité indépendante ?

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