Allemagne : face à l’AfD, les évêques refusent à la fois le silence et le mépris des électeurs
À l’approche des scrutins de l’Est, Heiner Koch appelle les catholiques à défendre leurs principes sans rompre le dialogue
Sainte du jour : sainte Ida de Herzfeld
Le 4 septembre, l’Église allemande fait mémoire de sainte Ida de Herzfeld, morte en 825. Issue de la noblesse saxonne, épouse du comte Egbert, elle consacra une grande partie de sa vie aux pauvres après la mort de son mari.
La tradition rapporte qu’elle fit construire une église à Herzfeld et qu’elle transforma peu à peu sa demeure en lieu d’accueil pour les nécessiteux.
Dans une Allemagne aujourd’hui traversée par de fortes tensions politiques, sa mémoire rappelle une exigence très concrète du christianisme : la dignité d’un homme ne dépend ni de son origine, ni de son utilité, ni de son appartenance politique.
Zusammenfassung
Vor den Landtagswahlen im Osten Deutschlands warnt Berlins Erzbischof Heiner Koch erneut vor völkischem Nationalismus und fordert die Kirche auf, für Menschenwürde und Demokratie einzutreten. Gleichzeitig betont er, dass AfD-Wähler nicht beschimpft oder ausgegrenzt werden dürfen. Persönliche Gespräche seien entscheidend. Damit steht die Kirche vor einer schwierigen Aufgabe: klare Grenzen gegenüber politischen Ideologien ziehen, ohne Millionen von Wählern pauschal abzuschreiben.
Une question qui n’est plus théorique
Pendant longtemps, les rapports entre l’Église catholique allemande et l’Alternative für Deutschland pouvaient être traités comme un débat de principe.
En septembre 2026, la situation devient beaucoup plus concrète.
Plusieurs élections régionales approchent dans l’Est du pays, notamment à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, et les sondages donnent à l’AfD une position suffisamment forte pour que la question de son influence sur les futurs gouvernements régionaux ne puisse plus être évitée.
Les évêques allemands doivent donc répondre à une question difficile :
jusqu’où une Église peut-elle combattre certaines idées politiques sans rompre avec ceux de ses fidèles qui votent pour le parti qui les porte ?
Heiner Koch choisit la fermeté
L’archevêque de Berlin, Mgr Heiner Koch, ne cache pas sa position.
À ses yeux, l’Église doit prendre le risque de voir certains électeurs de l’AfD s’éloigner d’elle lorsque des principes fondamentaux sont en jeu.
Il affirme notamment que le nationalisme ethnique ou « völkisch » est incompatible avec l’amour de Dieu, parce que la dignité humaine ne peut dépendre de l’origine d’une personne.
Mais le raisonnement de l’archevêque est plus subtil qu’un simple mot d’ordre électoral.
Il distingue les principes des solutions politiques.
Tout n’est pas « non négociable »
Pour Koch, certains fondements le sont.
La dignité de toute personne.
La protection de la démocratie.
Le refus de hiérarchiser la valeur des hommes selon leur origine ou leur appartenance.
Sur ces points, dit-il, un chrétien ne peut simplement considérer toutes les positions comme équivalentes.
Mais une fois les principes établis, les solutions concrètes restent discutables.
On peut diverger sur la politique migratoire.
Sur les prestations sociales.
Sur les frontières.
Sur la sécurité.
Sur les modalités de l’intégration.
L’Église ne possède pas un programme de gouvernement complet.
La distinction est essentielle
C’est probablement le point le plus important de cette controverse.
Dire que la dignité des migrants est intangible ne signifie pas qu’un catholique doive soutenir une politique migratoire précise.
Dire que le racisme est contraire au christianisme ne signifie pas que toutes les restrictions à l’immigration seraient racistes.
Dire que la démocratie doit être protégée ne signifie pas que tous les partis traditionnels seraient irréprochables.
La doctrine sociale catholique pose des principes, puis laisse une importante place au jugement prudentiel.
C’est précisément cette distinction qui peut disparaître lorsque le débat politique devient passionnel.
Dans certaines paroisses, on préfère se taire
Heiner Koch reconnaît lui-même le problème.
Dans plusieurs paroisses, les responsables hésitent à parler de politique.
Ils savent que leurs assemblées sont petites.
Ils savent aussi que certains pratiquants votent pour l’AfD.
Une prise de position trop brutale peut donc provoquer des départs supplémentaires.
Des prêtres et des laïcs craignent de transformer la paroisse en champ de bataille électoral.
Cette prudence n’est pas difficile à comprendre.
L’Église allemande perd déjà de nombreux fidèles chaque année.
Mais Koch estime que le silence peut devenir une faute
Pour l’archevêque, la peur de diviser ne peut toutefois conduire à tout relativiser.
Une Église qui parlerait de dignité humaine dans ses textes mais se tairait lorsque celle-ci est menacée perdrait une partie de sa crédibilité.
Il accepte donc explicitement le risque de voir certains électeurs s’éloigner.
Mais il ajoute immédiatement autre chose :
il faut continuer à leur parler.
Pas de « Wähler-Bashing »
Cette idée rejoint d’autres interventions épiscopales allemandes.
L’archevêque de Paderborn, Mgr Udo Markus Bentz, a lui aussi estimé qu’une interdiction de l’AfD, à elle seule, ne ferait pas disparaître le populisme de droite.
Il refuse surtout ce que les Allemands appellent le Wähler-Bashing, c’est-à-dire le mépris collectif envers les électeurs.
On peut combattre un parti.
On peut dénoncer son programme.
On peut contester certaines de ses figures.
Mais si plusieurs millions de citoyens votent pour lui, les traiter tous comme des individus moralement irrécupérables ne résout rien.
Pourquoi votent-ils AfD ?
C’est alors que commence la vraie question politique.
Pourquoi une partie importante de la population allemande, notamment dans l’Est, se tourne-t-elle vers l’AfD ?
Les réponses sont multiples.
Immigration.
Insécurité culturelle.
Défiance envers les institutions.
Sentiment d’abandon des territoires ruraux.
Coût de l’énergie.
Colère contre les élites.
Mémoire particulière de l’ancienne Allemagne de l’Est.
Opposition aux politiques climatiques.
Et parfois, évidemment, adhésion véritable à une vision nationaliste radicale.
Réduire tous ces électeurs à une seule motivation empêcherait de comprendre le phénomène.
L’Est allemand constitue un monde particulier
La situation politique des nouveaux Länder ne peut être analysée exactement comme celle de la Rhénanie ou de la Bavière.
La réunification a apporté la liberté politique et une modernisation spectaculaire.
Mais elle s’est aussi accompagnée de bouleversements sociaux considérables.
Disparition d’entreprises.
Exode de jeunes.
Déclin démographique.
Sentiment, chez certains, d’avoir été administrés plutôt qu’écoutés.
Trente-six ans après la réunification, cette histoire continue de peser.
L’AfD sait exploiter ce ressentiment.
L’Église y est elle-même très minoritaire
Le paradoxe est fort.
C’est précisément dans certaines régions où l’AfD est la plus puissante que les catholiques sont les moins nombreux.
Dans une grande partie de l’ancienne RDA, la majorité de la population ne se reconnaît dans aucune religion.
L’Église intervient donc dans le débat public avec une autorité institutionnelle réelle, mais avec une base sociologique réduite.
Cela rend son discours encore plus délicat.
Le risque de devenir un parti parmi les autres
Une partie des catholiques reproche aux évêques de trop intervenir politiquement.
Le danger existe effectivement.
Si chaque déclaration épiscopale semble reproduire exactement les positions d’un camp politique, l’Église peut finir par apparaître comme l’auxiliaire moral d’une coalition particulière.
Elle perd alors sa liberté prophétique.
Car cette liberté suppose de pouvoir critiquer tout le monde.
La droite lorsqu’elle méprise l’étranger.
La gauche lorsqu’elle relativise la dignité de la vie humaine.
Les libéraux lorsque l’économie oublie les faibles.
Les écologistes lorsque la protection de la nature devient punitive envers les plus modestes.
L’Église ne devrait pouvoir être entièrement annexée par personne.
Pourtant, la neutralité absolue n’existe pas
L’autre tentation serait de conclure que l’Église ne doit jamais intervenir.
Mais le christianisme ne se limite pas à la sacristie.
La dignité humaine, la protection du faible, la liberté religieuse, la famille, la paix ou la justice sociale ont nécessairement des conséquences politiques.
Une Église qui ne parlerait jamais de la cité trahirait aussi une partie de sa doctrine sociale.
Le problème n’est donc pas de savoir s’il faut parler.
Il est de savoir comment.
Parler aux électeurs plutôt que sur eux
C’est ici que la proposition de Koch devient intéressante.
L’archevêque insiste sur le dialogue personnel.
Il ne s’agit pas seulement de publier des déclarations.
Il faut écouter.
Pourquoi cette personne vote-t-elle AfD ?
Quelle peur exprime-t-elle ?
Quelle expérience a-t-elle vécue ?
Quelles critiques sont fondées ?
Quelles idées doivent au contraire être combattues ?
Ce type de dialogue est plus difficile qu’une condamnation générale.
Mais il correspond davantage à une démarche pastorale.
Le chrétien n’est pas seulement son bulletin de vote
Une paroisse ne devrait pas réduire un fidèle au parti qu’il choisit.
Un électeur de l’AfD peut avoir tort sur certaines questions et raison sur d’autres.
Il peut également changer.
Il peut hésiter.
Il peut voter par protestation.
Il peut être convaincu.
La pastorale commence précisément lorsque l’on refuse de réduire une personne à une étiquette.
Cela ne signifie pas approuver toutes ses idées.
Cela signifie continuer à la considérer comme une personne.
Une ligne étroite
L’Église allemande cherche donc un équilibre difficile.
Ne pas banaliser ce qu’elle juge incompatible avec l’Évangile.
Ne pas devenir un appareil de propagande électorale.
Ne pas mépriser les électeurs.
Ne pas se taire par peur de perdre des fidèles.
Et continuer à défendre les principes fondamentaux de la doctrine sociale catholique.
Cette ligne est étroite.
Elle est probablement plus féconde que les slogans.
Sainte Ida et la dignité concrète
La fête de sainte Ida de Herzfeld ramène finalement le débat à quelque chose de très simple.
La dignité humaine ne se proclame pas seulement dans les communiqués.
Elle se pratique.
Ida accueillait les pauvres.
Elle ne leur demandait pas pour quel prince ils avaient pris parti.
De la même manière, défendre la dignité humaine signifie aussi refuser de transformer l’adversaire politique en ennemi absolu.
Combattre les idées sans abolir les personnes
C’est peut-être la seule position véritablement chrétienne possible.
Certaines idées doivent être combattues.
Certaines lignes doivent être tracées.
Certaines idéologies peuvent être incompatibles avec l’Évangile.
Mais aucun électeur ne cesse pour autant d’être une personne à qui parler.
À quelques semaines d’élections décisives dans l’Est allemand, les évêques vont devoir tenir ensemble ces deux exigences.
La fermeté sans le mépris.
Note culturelle : pourquoi l’AfD est-elle particulièrement forte dans l’Est ?
L’AfD obtient depuis plusieurs années ses meilleurs résultats dans les Länder issus de l’ancienne République démocratique allemande.
Les raisons sont multiples : transformation économique brutale après 1990, affaiblissement démographique, défiance envers les institutions, sentiment de déclassement culturel et forte opposition à certaines politiques migratoires ou environnementales.
La région est également l’une des plus sécularisées d’Europe. L’intervention politique des Églises y possède donc une portée paradoxale : elles parlent dans des territoires où elles représentent parfois une très faible minorité de la population.
Vidéo
Aucune vidéo récente directement consacrée aux déclarations de Mgr Heiner Koch du 3 septembre n’a pu être vérifiée avec suffisamment de certitude.
Sources
katholisch.de : Erzbischof Koch, Kirche muss Risiko eingehen, AfD-Wähler zu verlieren
DOMRADIO : Erzbischof Koch fordert mehr Mut der Kirche gegenüber der AfD
Pour aller plus loin
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L’Église doit-elle condamner plus clairement certaines positions de l’AfD, ou risque-t-elle en intervenant trop directement de renforcer le rejet dont elle fait déjà l’objet ?
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