Allemagne : Winfried Kretschmann appelle les Églises à « réapprendre complètement à missionner »
Dans une société où la religion n’est plus une évidence, l’ancien ministre-président du Bade-Wurtemberg estime que gérer le déclin ne suffit plus
Saint du jour : saint Pierre Claver
Le 9 septembre, l’Église célèbre saint Pierre Claver, jésuite espagnol parti en 1610 pour Carthagène, dans l’actuelle Colombie.
Pendant quarante ans, il se consacra aux Africains réduits en esclavage arrivant dans le grand port colonial. Vatican News rappelle qu’il descendait dans les cales des navires avec nourriture et médicaments avant même de commencer sa prédication. Il mourut en 1654 et fut canonisé en 1888.
Son exemple convient singulièrement au sujet du jour : la mission chrétienne n’est pas d’abord la conservation d’une institution, mais la rencontre de personnes auxquelles l’Évangile n’est pas encore devenu familier.
Zusammenfassung
Der frühere baden-württembergische Ministerpräsident Winfried Kretschmann fordert die Kirchen dazu auf, „ganz neu missionieren zu lernen“. Religion sei heute für viele Menschen nur noch eine Option, und immer weniger Menschen kämen selbstverständlich mit Kirche und Christentum in Berührung. Damit stellt sich eine grundlegende Frage: Soll die Kirche ihren institutionellen Rückgang verwalten oder Deutschland wieder als Missionsland betrachten?
Une phrase qui résume peut-être toute la crise allemande
Winfried Kretschmann n’est pas évêque.
Il n’est pas théologien professionnel.
Il est un homme politique, catholique, écologiste, qui a dirigé pendant des années le Bade-Wurtemberg.
Et pourtant, sa formule touche exactement au cœur de la situation religieuse allemande :
les Églises doivent « réapprendre complètement à missionner ».
Dans un entretien accordé au magazine evangelische aspekte, l’ancien ministre-président constate que la religion est devenue pour beaucoup d’Allemands une option parmi d’autres.
Les nouvelles générations ne rencontrent plus naturellement l’Église.
Le problème n’est donc plus seulement de conserver les fidèles
Pendant longtemps, le modèle pastoral allemand reposait sur une hypothèse simple.
La population était déjà chrétienne.
Il fallait :
baptiser les enfants,
les catéchiser,
célébrer leurs mariages,
administrer les paroisses,
entretenir les écoles et les œuvres sociales.
La mission consistait largement à accompagner une population déjà insérée dans un univers culturel chrétien.
Ce monde s’effondre.
Beaucoup d’Allemands ne quittent même plus l’Église
Parce qu’ils n’y sont jamais entrés.
C’est une mutation considérable.
Une Église peut essayer de retenir quelqu’un qui envisage de partir.
Mais comment parler à une personne pour qui :
la messe,
le Credo,
la confession,
la Bible,
le calendrier liturgique,
le vocabulaire chrétien
sont presque totalement étrangers ?
La réponse ne peut plus être uniquement administrative.
L’Allemagne redevient un pays de mission
Le mot peut sembler étrange.
On associe volontiers la mission à l’Afrique, à l’Asie ou à l’Amérique latine.
Mais une partie de l’Europe occidentale remplit désormais plusieurs caractéristiques traditionnelles d’un territoire missionnaire :
faible pratique religieuse,
ignorance croissante du christianisme,
absence de transmission familiale,
petites communautés croyantes au milieu d’une population indifférente.
La différence est seulement historique.
Les clochers sont toujours là.
Les bâtiments donnent parfois l’illusion que le christianisme demeure
C’est l’un des paradoxes allemands.
Cathédrales.
Églises paroissiales.
Écoles.
Hôpitaux.
Caritas.
Facultés de théologie.
Impôt ecclésiastique.
Institutions puissantes.
À regarder l’appareil, le catholicisme allemand paraît encore considérable.
À regarder les pratiques religieuses, le tableau devient tout autre.
Kretschmann distingue justement l’institution de la transmission
Son diagnostic n’est pas seulement financier.
Il touche à la manière dont une société entre en contact avec la religion.
Autrefois, l’environnement conduisait naturellement vers l’Église.
Aujourd’hui, ce passage automatique disparaît.
Il faut donc redevenir capable de présenter le christianisme à quelqu’un qui ne le connaît pas.
C’est exactement ce que signifie missionner.
La mission ne consiste pourtant pas à faire du marketing
Voilà le premier piège.
Une Église inquiète de ses statistiques pourrait entendre « mission » comme :
mieux communiquer,
améliorer son image,
changer son vocabulaire,
moderniser ses affiches,
développer les réseaux sociaux.
Tout cela peut avoir son utilité.
Mais l’évangélisation chrétienne n’est pas la promotion d’une marque.
Elle suppose une proposition.
Que propose-t-on exactement ?
C’est probablement là que la discussion devient difficile en Allemagne.
Si l’on veut évangéliser, il faut être capable de dire :
qui est Jésus-Christ ?
Pourquoi croire en lui ?
Pourquoi être baptisé ?
Pourquoi prier ?
Pourquoi aller à la messe ?
Que signifie le salut ?
Qu’est-ce qu’une vie chrétienne ?
Une institution peut longtemps fonctionner sans répondre clairement à ces questions.
Une Église missionnaire ne le peut pas.
Les baptêmes d’adolescents et d’adultes offrent pourtant un indice
Les statistiques allemandes de 2025 ont montré une progression sensible des baptêmes de personnes âgées de 14 ans ou plus.
Leur nombre est passé de 2 075 à 2 660, soit une hausse d’environ 28 %.
Dans le même temps, le catholicisme allemand continue globalement de perdre des membres.
Le contraste est fascinant.
Le christianisme hérité recule.
Le christianisme choisi montre quelques signes de croissance.
Le phénomène reste numériquement modeste, mais il pourrait indiquer l’avenir.
Le catholique de demain sera peut-être davantage converti qu’héritier
Pendant des siècles, la majorité des catholiques allemands le devenaient simplement parce que leurs parents l’étaient.
Ce modèle ne disparaîtra pas entièrement.
Mais il pourrait devenir beaucoup moins dominant.
Une part croissante des croyants devra peut-être un jour pouvoir répondre à une question devenue inhabituelle autrefois :
Pourquoi êtes-vous catholique ?
Et non plus simplement :
Dans quelle paroisse avez-vous été baptisé ?
Une transformation pastorale immense
Si cette hypothèse est juste, presque tout doit être repensé.
La catéchèse.
L’accueil des adultes.
La formation biblique.
La prédication.
Les petites communautés.
La préparation aux sacrements.
L’accompagnement des convertis.
La présence numérique.
Le témoignage dans les universités et les entreprises.
L’Église allemande dispose précisément de moyens matériels importants pour mener cette transformation.
Mais elle doit accepter que son ancien modèle ne suffise plus.
Mission ou réforme institutionnelle ?
Kretschmann ne nie d’ailleurs pas la question des réformes.
Il estime également que certaines évolutions devront venir du Vatican.
Mais son diagnostic conduit à une distinction importante.
On peut modifier les structures d’une Église sans que davantage de personnes rencontrent le Christ.
La réforme institutionnelle et la mission ne sont donc pas identiques.
Une Église parfaitement réorganisée peut continuer à se vider.
Le débat allemand s’est longtemps concentré ailleurs
Ces dernières années, l’attention médiatique s’est portée massivement sur :
le Chemin synodal,
la gouvernance,
la place des femmes,
la morale sexuelle,
le célibat sacerdotal,
les rapports entre Rome et l’épiscopat allemand.
Ces débats existent réellement.
Mais ils peuvent devenir secondaires si une génération entière ne sait même plus pourquoi le christianisme pourrait l’intéresser.
Voilà le déplacement proposé par Kretschmann
La question n’est plus seulement :
Comment réformer l’Église ?
Elle devient :
À qui annonçons-nous encore l’Évangile ?
Et :
sommes-nous encore capables de le faire ?
C’est beaucoup plus déstabilisant.
Car une institution peut réformer ses règlements depuis ses bureaux.
La mission oblige à sortir.
Une Allemagne postchrétienne n’est pas nécessairement antichrétienne
C’est une nuance essentielle.
L’indifférence religieuse n’est pas toujours une hostilité.
Beaucoup de personnes ne rejettent pas le christianisme.
Elles ne le connaissent simplement plus.
Elles n’ont jamais appris à prier.
Elles n’ont jamais lu un Évangile.
Elles n’ont peut-être jamais parlé sérieusement avec un prêtre ou un chrétien pratiquant.
Dans ce contexte, le langage de la mission change.
Il ne s’agit plus de récupérer une population perdue
Cette attitude serait presque condescendante.
L’Allemagne de 2026 n’est pas l’Allemagne catholique de 1950 qui se serait momentanément égarée.
Une nouvelle culture s’est installée.
L’Église doit la rencontrer telle qu’elle est.
Cela implique probablement davantage d’écoute.
Mais aussi davantage de clarté.
Une foi réduite à l’éthique sociale ne suffira pas
Les Églises allemandes sont fortement présentes dans le domaine social.
Elles parlent :
de pauvreté,
de migration,
d’écologie,
de démocratie,
de dignité humaine.
Ces engagements appartiennent pleinement à la tradition chrétienne.
Mais ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi quelqu’un devrait devenir chrétien.
Une ONG peut défendre les mêmes causes.
La mission oblige donc l’Église à revenir également au noyau proprement religieux de son message.
Dieu, le Christ, la résurrection
Ces mots deviennent alors centraux.
Croire que Dieu existe.
Que Jésus-Christ est ressuscité.
Que l’homme est appelé à la vie éternelle.
Que les sacrements communiquent la grâce.
Que le péché et le pardon sont des réalités.
Ce sont ces affirmations qui rendent le christianisme irremplaçable.
Sans elles, l’Église risque de devenir une vaste institution éthique.
L’Allemagne possède pourtant une immense tradition missionnaire
Boniface.
Les moines irlandais et anglo-saxons.
Les grandes abbayes.
Les ordres missionnaires.
Les congrégations du XIXe siècle.
Les universités.
Les mouvements catholiques.
L’idée qu’il faudrait désormais « missionner l’Allemagne » contient donc une ironie historique.
Le pays qui envoya des missionnaires dans le monde entier devient lui-même terrain d’évangélisation.
Peut-être faut-il accepter cette humiliation
Une Église habituée à être grande doit apprendre à devenir petite.
Une Église habituée à être reconnue doit apprendre à expliquer qui elle est.
Une Église habituée à gérer doit apprendre à annoncer.
Ce passage est douloureux.
Mais il pourrait être fécond.
Saint Pierre Claver rappelle ce qu’est une mission
Le saint du jour n’a pas commencé son apostolat avec une stratégie de communication.
Il est descendu dans les cales.
Il a apporté de l’eau.
Des médicaments.
Des vêtements.
Puis il a parlé.
Vatican News résume sa méthode par une formule qui demeure remarquable : il fallait d’abord parler avec les mains, avant de parler avec les lèvres.
L’Allemagne n’est évidemment pas Carthagène au XVIIe siècle.
Mais la logique demeure.
La mission commence par une présence crédible.
Une Église missionnaire peut être plus petite et plus vivante
C’est peut-être le paradoxe de l’avenir allemand.
Moins de membres inscrits.
Moins d’automatismes.
Moins de catholicisme sociologique.
Mais davantage de personnes ayant réellement choisi la foi.
Les chiffres des baptêmes d’adultes ne prouvent pas encore ce scénario.
Ils permettent néanmoins de l’imaginer.
La phrase de Kretschmann mérite donc d’être retenue
« Réapprendre complètement à missionner ».
Le mot important est peut-être réapprendre.
Car l’Église allemande n’a pas besoin d’inventer la mission.
Elle possède deux mille ans d’expérience.
Elle doit simplement accepter qu’elle est de nouveau nécessaire chez elle.
Note culturelle : quand l’Allemagne envoyait ses missionnaires
Aux XIXe et XXe siècles, le catholicisme germanophone fut l’un des grands pourvoyeurs européens de prêtres, religieuses et missionnaires envoyés vers l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine et l’Océanie.
Le retournement contemporain est donc historiquement saisissant : certains catholiques commencent désormais à considérer l’Allemagne elle-même comme une terre de mission.
Vidéo
Je n’ai pas trouvé de vidéo directe et suffisamment précise de l’entretien de Winfried Kretschmann. Mieux vaut ne pas ajouter une vidéo générique sans rapport étroit avec ses propos.
Sources
katholisch.de : Kretschmann, les Églises doivent « réapprendre complètement à missionner »
Vatican News : saint Pierre Claver, jésuite et apôtre des esclaves
Pour aller plus loin
Actualité de l’Église catholique en Allemagne en 2025
Pour les articles plus récents sur les baptêmes d’adultes et la mission, leurs titres sont bien présents dans l’index du blog, mais leur permalink individuel n’est pas encore vérifié. Je préfère ne pas fabriquer d’adresse.
Commenter / S’abonner
L’Allemagne doit-elle désormais être considérée comme une véritable terre de mission, au même titre que les régions autrefois évangélisées par les missionnaires européens ?
Partagez votre avis et abonnez-vous à La Chrétienté germanique.
Commentaires
Enregistrer un commentaire