Le jésuite Eckhard Frick appelle à davantage de collégialité
Saint du jour : la bienheureuse Ingrid de Skänninge
Le 2 septembre, l’Église fait mémoire de la bienheureuse Ingrid de Skänninge, grande figure dominicaine de la Suède médiévale. Veuve, pèlerine en Terre sainte puis à Rome, elle fonda en 1281 le premier couvent dominicain féminin de Suède.
Sa vie rappelle une vérité simple : une communauté chrétienne ne peut durer sans structures capables de porter ensemble la mission.
C’est précisément la question posée aujourd’hui en Allemagne, où le jésuite et psychiatre Eckhard Frick estime que les évêques ne donnent pas toujours extérieurement l’image d’une assemblée unie.
Zusammenfassung
Der Jesuit, Psychiater und Theologe Eckhard Frick SJ kritisiert nicht einzelne deutsche Bischöfe, stellt aber die Frage, ob die Deutsche Bischofskonferenz bei der Aufarbeitung von sexuellem und geistlichem Missbrauch nicht stärker gemeinsam auftreten müsste. Nach außen wirke die Bischofskonferenz nicht immer wie eine geeinte und brüderliche Versammlung. Frick verbindet diese Beobachtung mit einer breiteren Reflexion über die Überlastung des Bischofsamtes, über kollegiale Strukturen und über die Notwendigkeit, Verantwortung in der Kirche gemeinsam zu tragen.
Une critique venue d’un jésuite et psychiatre
Eckhard Frick n’est pas seulement théologien.
Le jésuite allemand est également psychiatre, psychanalyste et professeur de Spiritual Care à Munich. Il a travaillé sur la santé psychique, la satisfaction professionnelle et les conditions de vie des prêtres, diacres et autres acteurs de la pastorale.
Son regard sur les évêques est donc particulier.
Il ne s’intéresse pas seulement à leurs positions doctrinales ou institutionnelles.
Il s’interroge aussi sur ce que l’Église exige humainement de ceux qu’elle place à sa tête.
Dans un long entretien publié le 31 août par katholisch.de, puis repris le 1er septembre par CNA Deutsch, Frick revient notamment sur la pression considérable supportée par les évêques allemands.
Et il pose une question délicate :
pourquoi la Conférence épiscopale allemande ne donne-t-elle pas davantage l’impression d’agir comme un corps ?
« Pas toujours une assemblée unie et fraternelle »
La formule est forte.
Frick explique qu’en matière d’abus, chaque évêque doit souvent répondre séparément des erreurs commises dans son diocèse, parfois même par ses prédécesseurs.
Il ne nie évidemment pas la responsabilité propre de chaque diocèse.
Mais il s’interroge sur la possibilité d’une démarche davantage collective.
Pourquoi, demande-t-il en substance, les évêques ne pourraient-ils pas davantage affronter ensemble certaines questions et se présenter ensemble devant l’opinion publique ?
Selon lui, la Conférence épiscopale allemande ne donne pas toujours extérieurement l’image d’une « assemblée unie et fraternelle ».
La remarque touche un point central du fonctionnement de l’Église en Allemagne.
Une conférence épiscopale n’est pas un gouvernement national de l’Église
Une partie du problème vient d’un malentendu fréquent.
La Conférence épiscopale allemande n’est pas l’équivalent ecclésial d’un gouvernement fédéral.
Chaque évêque diocésain possède une responsabilité propre dans son diocèse.
Il ne reçoit pas son autorité du président de la Conférence épiscopale.
Le président ne peut pas donner des ordres aux autres évêques comme un Premier ministre à ses ministres.
Cette structure protège l’autorité propre de chaque évêque.
Mais elle possède aussi un revers.
Lorsque survient une crise nationale, l’opinion publique attend une réponse cohérente de « l’Église catholique allemande ».
Or juridiquement et pastoralement, cette Église nationale n’existe pas comme un diocèse unique.
Il existe vingt-sept diocèses, avec leurs évêques, leurs histoires et leurs méthodes.
Les abus ont révélé cette fragmentation
Depuis la publication en 2018 de l’étude dite MHG sur les abus sexuels commis par des clercs en Allemagne, chaque diocèse a développé ses propres dispositifs d’enquête, d’indemnisation, de prévention et de publication.
Certains ont commandé des études indépendantes.
D’autres ont ouvert leurs archives à des commissions externes.
Des évêques ont reconnu publiquement des erreurs.
Des rapports ont mis en cause des responsables décédés ou encore vivants.
Mais cette multiplicité donne parfois au public l’impression d’une succession de crises locales plutôt que d’une réponse nationale coordonnée.
C’est précisément là que l’analyse de Frick prend son sens.
L’autonomie diocésaine est réelle.
Elle ne doit pourtant pas empêcher la collégialité.
Le poids de l’héritage des prédécesseurs
La situation est particulièrement difficile pour les évêques actuels.
Ils doivent souvent répondre de décisions prises plusieurs décennies auparavant.
Un évêque peut découvrir aujourd’hui qu’un prêtre accusé d’abus avait été déplacé de paroisse en paroisse dans les années 1960, 1970 ou 1980.
Il doit alors reconnaître des fautes institutionnelles qu’il n’a pas personnellement commises.
Mais il porte la responsabilité du diocèse qui les a commises.
Cette distinction entre culpabilité personnelle et responsabilité institutionnelle est difficile à expliquer au grand public.
Elle peut également être psychologiquement lourde.
Frick rappelle que les responsables ecclésiaux sont souvent confrontés à des attentes quasi illimitées.
« Le bishop doit tout régler »
Le jésuite décrit un mécanisme de projection.
Lorsque quelque chose ne fonctionne pas, on attend du responsable suprême qu’il intervienne.
Une crise pastorale ?
L’évêque doit la régler.
Un conflit de personnel ?
L’évêque doit décider.
Une crise financière ?
L’évêque doit répondre.
Un scandale d’abus ?
L’évêque doit rendre des comptes.
Un retard dans les réformes ?
L’évêque doit agir.
Frick résume cette logique par une expression presque triviale : le bishop doit arranger les choses.
Mais aucun homme ne possède une résilience illimitée.
Le précédent Wiesemann
L’entretien avec Frick a d’ailleurs été provoqué par une actualité récente.
Mgr Karl-Heinz Wiesemann, évêque de Spire, a quitté sa charge à 66 ans pour raisons de santé.
Son départ a rouvert en Allemagne une réflexion sur la charge réelle imposée aux évêques.
Frick ne commente pas personnellement la situation médicale de Mgr Wiesemann.
Mais il estime que l’Église doit cesser de considérer ses dirigeants comme des hommes indéfiniment capables d’absorber les crises.
La question n’est donc pas seulement : « Les évêques travaillent-ils assez ? »
Elle devient :
« Que leur demande-t-on réellement de faire ? »
Repenser le cœur du ministère épiscopal
Pour Frick, il faudrait d’abord déterminer ce qui appartient véritablement au cœur de la mission de l’évêque.
Le gouvernement pastoral ?
Certainement.
L’enseignement de la foi ?
Oui.
La communion du diocèse ?
Évidemment.
Mais l’évêque doit-il personnellement intervenir dans chaque dossier administratif, chaque conflit de personnel ou chaque restructuration ?
Le jésuite plaide pour davantage de délégation.
Il observe que certains diocèses ont déjà créé de nouvelles fonctions administratives afin de ne pas concentrer toute la direction quotidienne entre les mains de l’évêque.
Ce débat rejoint une évolution plus large dans l’Église allemande.
Collégialité ne signifie pas parlementarisme
Le mot « collégialité » peut être trompeur.
Il ne signifie pas que les évêques doivent décider de tout à la majorité.
Dans la théologie catholique, chaque évêque est pasteur de son Église particulière tout en appartenant au collège des évêques.
L’unité ne supprime donc pas la responsabilité personnelle.
Mais elle implique que les évêques ne se comportent pas comme vingt-sept administrations totalement indépendantes.
Face aux abus, cette dimension est particulièrement importante.
Les victimes, les fidèles et la société allemande ne comprennent pas toujours pourquoi les procédures diffèrent autant d’un diocèse à l’autre.
Une Église allemande déjà traversée par de profondes divergences
La remarque de Frick prend également une dimension plus large.
Depuis plusieurs années, les évêques allemands affichent publiquement des différences importantes sur certaines orientations ecclésiales.
Le Chemin synodal a rendu ces divergences particulièrement visibles.
Certains évêques souhaitent des réformes structurelles profondes.
D’autres mettent en garde contre des décisions incompatibles avec l’enseignement universel de l’Église.
Sur la morale sexuelle, le ministère ordonné, les responsabilités des femmes ou la gouvernance ecclésiale, les nuances sont parfois devenues de véritables oppositions.
Cette pluralité n’est pas nécessairement mauvaise.
Mais lorsque la divergence devient l’image principale donnée à l’extérieur, elle peut fragiliser la confiance dans l’épiscopat.
Frick ne demande pourtant pas l’uniformité
Le jésuite ne plaide pas pour une conférence épiscopale monolithique.
Son propos est plus subtil.
Il souhaite renforcer les structures permettant aux évêques de porter ensemble leurs responsabilités.
Il évoque notamment la culture du retour d’expérience, la supervision, l’intervision et des formes de dialogue régulier.
Son expérience jésuite joue ici un rôle important.
Dans la Compagnie de Jésus, les responsables sont habitués à certaines formes d’évaluation et de discernement collectif.
Pourquoi un évêque ne pourrait-il pas, après plusieurs années de ministère, demander comment son gouvernement est réellement vécu ?
Un évêque demeure aussi un chrétien
Frick reprend ici une formule célèbre de saint Augustin.
L’évêque d’Hippone disait en substance :
« Pour vous, je suis évêque ; avec vous, je suis chrétien. »
Cette formule interdit deux visions opposées.
L’évêque n’est pas seulement un administrateur comme les autres.
Mais il n’est pas non plus un homme placé au-dessus des limites humaines ordinaires.
Il peut être fatigué.
Il peut se tromper.
Il peut avoir besoin de conseil.
Il peut avoir besoin de soutien.
Et il peut avoir besoin que ses frères évêques portent avec lui ce qu’un homme seul ne devrait pas avoir à porter.
Les abus exigent pourtant une responsabilité identifiable
Une difficulté subsiste.
Une réponse trop collective pourrait aussi permettre de diluer les responsabilités.
Si « la Conférence épiscopale » reconnaît une faute, quel diocèse doit répondre ?
Quel responsable a pris quelle décision ?
Qui savait ?
Qui n’a pas agi ?
L’unité ne doit donc jamais devenir une manière de rendre les responsabilités anonymes.
C’est probablement l’équilibre le plus difficile à trouver.
Agir ensemble sans cacher les responsabilités individuelles.
Une question de crédibilité
Pour l’Église allemande, cette question dépasse désormais la seule organisation interne.
La crise des abus a considérablement affaibli sa crédibilité.
Les départs officiels de l’Église restent nombreux.
La confiance envers les institutions religieuses a fortement diminué.
Dans ce contexte, les disputes publiques entre évêques peuvent donner l’impression d’une institution incapable de parler clairement ou de se gouverner.
La proposition de Frick possède donc aussi une dimension missionnaire.
Une Église qui annonce la communion doit être capable d’en donner quelques signes visibles.
Être unis ne signifie pas penser exactement la même chose
La véritable unité catholique ne consiste pas à supprimer tout désaccord.
Les évêques peuvent avoir des analyses différentes.
Ils peuvent défendre des priorités différentes.
Ils peuvent même débattre publiquement.
Mais sur certaines questions essentielles, notamment la protection des victimes et la lutte contre les abus, l’opinion publique attend légitimement une ligne commune.
C’est peut-être le cœur de l’avertissement lancé par Eckhard Frick.
L’Allemagne n’a pas besoin d’évêques uniformes.
Elle a besoin d’évêques capables de montrer qu’ils sont encore frères dans une même mission.
Note culturelle : la Conférence épiscopale allemande, une institution ancienne
La Conférence épiscopale allemande trouve ses racines dans les réunions épiscopales du XIXe siècle. Elle rassemble aujourd’hui les évêques des vingt-sept diocèses catholiques allemands.
Son président coordonne les travaux communs, mais ne possède aucune autorité hiérarchique sur ses confrères.
Cette particularité explique beaucoup de choses : une conférence épiscopale peut adopter des orientations communes, publier des documents et coordonner des actions, mais elle ne transforme pas les diocèses en simples subdivisions administratives.
Vidéo
Bischof Georg Bätzing sur le rôle public des évêques allemands
Cette intervention ne porte pas directement sur Eckhard Frick, mais elle permet d’entendre un évêque allemand parler de la responsabilité publique et collective de l’épiscopat.
Sources
katholisch.de : Jesuit und Psychiater Frick, Erwartung an Bischöfe nicht überspannen
Pour aller plus loin
La Chrétienté germanique : index des articles
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Les évêques allemands devraient-ils davantage parler et agir ensemble face aux abus, ou faut-il préserver avant tout la responsabilité propre de chaque diocèse ?
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