Saxe-Anhalt : après le triomphe de l’AfD, l’Église allemande face à son impuissance
Les évêques ont multiplié les mises en garde. Le résultat électoral pose désormais une autre question : dans une région largement déchristianisée, qui écoute encore l’Église ?
Saint du jour : sainte Régine
Le 7 septembre, l’Église fait mémoire de sainte Régine, jeune martyre traditionnellement située au IIIe siècle en Gaule. Son culte s’est largement diffusé dans l’Europe médiévale, y compris dans l’espace germanique.
Sa mémoire rappelle une distinction essentielle : le christianisme n’a jamais reçu la promesse d’être majoritaire. Il lui est demandé de témoigner, y compris lorsqu’il ne dispose plus de la puissance sociale nécessaire pour imposer son langage à la société.
Zusammenfassung
Der deutliche Wahlsieg der AfD in Sachsen-Anhalt stellt die Kirchen vor eine schwierige Frage. Katholische und evangelische Verantwortliche hatten vor Nationalismus, Ausgrenzung und Angriffen auf die Menschenwürde gewarnt. Dennoch erreichte die AfD rund 44 Prozent der Stimmen. In einer stark säkularisierten Region zeigt sich damit ein tieferes Problem: Die Kirche kann sprechen, aber erreicht sie überhaupt noch jene Menschen, die sie überzeugen möchte?
Un résultat qui oblige l’Église à s’interroger
Le problème n’est plus seulement de savoir ce que l’Église allemande pense de l’AfD.
Elle l’a abondamment expliqué.
Après le scrutin régional de Saxe-Anhalt, la question devient beaucoup plus embarrassante :
quelle influence conserve réellement la parole ecclésiale ?
L’AfD a remporté l’élection avec environ 44 % des suffrages, malgré les nombreuses prises de position chrétiennes précédant le vote. (katholisch.de)
Il serait évidemment absurde d’expliquer un résultat électoral par la seule religion.
Mais l’écart entre le discours ecclésial et le comportement d’une partie considérable de la population devient impossible à ignorer.
L’Église avait pourtant parlé
Les responsables catholiques et protestants n’étaient pas restés silencieux.
Dignité humaine.
Solidarité.
Protection des étrangers.
Refus du nationalisme ethnique.
Défense de la démocratie.
Les principes avaient été répétés.
Dans l’Église catholique, la critique de certaines positions de l’AfD est désormais explicite.
Mais les électeurs ont voté.
Et une très forte proportion a choisi précisément le parti dont les responsables ecclésiaux avaient dénoncé plusieurs orientations.
Le problème est peut-être ailleurs
L’explication la plus facile consisterait à dire que les électeurs n’ont pas écouté les évêques.
Mais cette formulation suppose encore qu’ils les aient entendus.
Or la Saxe-Anhalt appartient à l’une des régions les plus déchristianisées d’Europe.
Pour une grande partie de la population, l’Église n’est plus l’institution qui forme la conscience depuis l’enfance.
Elle n’est même plus nécessairement une référence culturelle.
Elle est devenue une voix parmi d’autres.
Le christianisme minoritaire de l’Est
L’ancienne Allemagne de l’Est possède une histoire religieuse particulière.
La sécularisation y est plus ancienne et plus profonde que dans de nombreuses régions occidentales.
Quarante années de régime communiste ont accéléré un recul religieux déjà engagé.
Les conséquences sont toujours visibles.
Dans certains territoires, l’absence d’appartenance religieuse est devenue la norme familiale transmise de génération en génération.
On n’y quitte même plus nécessairement l’Église.
On naît en dehors d’elle.
Magdebourg est un petit diocèse
Le diocèse catholique de Magdebourg constitue donc une minorité dans une minorité.
C’est essentiel pour comprendre le problème.
Un évêque peut publier une déclaration.
Mais si une immense partie de la population n’entre jamais dans une église, ne lit jamais la presse catholique et n’a pratiquement aucun contact avec une paroisse, comment cette déclaration pourrait-elle l’atteindre ?
Le problème n’est alors plus d’abord politique.
Il devient missionnaire.
Une Église peut-elle encore donner des consignes ?
La situation rappelle aussi les limites d’un ancien modèle.
Pendant une grande partie du XXe siècle, les Églises allemandes disposaient d’un puissant réseau social.
Associations.
Syndicats.
Écoles.
Mouvements de jeunesse.
Presse.
Œuvres caritatives.
Partis d’inspiration chrétienne.
La parole épiscopale circulait dans tout un écosystème.
Cet univers s’est considérablement affaibli.
La déclaration morale ne suffit plus
C’est peut-être la principale leçon du scrutin.
Dire qu’une idée est incompatible avec la dignité chrétienne peut être parfaitement cohérent du point de vue doctrinal.
Mais cela ne suffit pas à convaincre une personne qui ne reconnaît aucune autorité particulière à l’Église.
La parole chrétienne doit alors redevenir intelligible avant même de pouvoir devenir persuasive.
Pourquoi la dignité humaine est-elle universelle ?
Pourquoi l’étranger possède-t-il cette dignité ?
Pourquoi la nation ne peut-elle pas devenir un absolu ?
Pourquoi la solidarité constitue-t-elle un bien ?
Ces questions ne peuvent plus être réglées par la seule formule : « l’Église enseigne que ».
Et il faut écouter ce que disent les électeurs
C’est l’autre difficulté.
Refuser certaines solutions proposées par un parti ne dispense pas d’écouter les problèmes auxquels ses électeurs pensent répondre.
Immigration.
Insécurité.
Déclassement.
Services publics.
Sentiment d’abandon de l’Est.
Démographie.
Identité.
Méfiance envers les institutions.
Tout électeur de l’AfD n’adhère pas nécessairement à toutes les positions de ses dirigeants.
Ignorer cette diversité serait une erreur pastorale autant que politique.
Condamner une idée n’est pas mépriser une personne
C’est précisément la ligne difficile recherchée par plusieurs évêques allemands.
Une doctrine peut être jugée incompatible avec l’anthropologie chrétienne.
Une personne qui vote pour le parti défendant cette doctrine ne perd pas pour autant sa dignité.
L’Église doit donc être capable de dire simultanément :
non à certaines idées, oui au dialogue avec ceux qui les soutiennent.
Sans cela, elle ne parle plus qu’à ceux qui sont déjà d’accord avec elle.
Le risque de l’entre-soi ecclésial
Une Église minoritaire peut paradoxalement continuer à parler comme si elle était majoritaire.
Elle publie des déclarations.
Organise des colloques.
Adopte des résolutions.
Diffuse des communiqués.
Mais ceux-ci circulent surtout parmi les journalistes, militants, permanents associatifs et personnes déjà engagées.
Pendant ce temps, les catégories populaires peuvent vivre dans un autre univers culturel.
C’est probablement l’un des avertissements les plus sérieux venus de Saxe-Anhalt.
Il faut retourner sur le terrain
La réponse proposée après le scrutin par des responsables catholiques va précisément dans ce sens : l’Église doit être davantage présente.
Pas seulement dans le débat médiatique.
Dans les villages.
Les quartiers.
Les associations.
Les écoles.
Les lieux où les habitants parlent réellement de leurs inquiétudes. (katholisch.de)
Une paroisse ouverte peut parfois faire davantage qu’un communiqué national.
La Caritas possède ici un rôle particulier
L’influence chrétienne ne passe pas uniquement par la prédication.
Elle passe par le service.
Une personne peut ne jamais lire une déclaration épiscopale et rencontrer néanmoins l’Église dans un établissement de soins, un service social ou une structure de la Caritas.
C’est peut-être là que la doctrine sociale chrétienne retrouve sa crédibilité.
Non lorsqu’elle explique seulement ce qu’il faudrait penser.
Mais lorsqu’elle montre ce qu’elle fait.
Le résultat ne prouve pas que l’Église a tort
Il faut aussi éviter une conclusion inverse.
Une position morale ne devient pas fausse parce qu’elle est minoritaire.
L’histoire chrétienne contient même de nombreux exemples où le témoignage était précisément contraire à l’opinion dominante.
Le succès électoral d’un parti ne constitue donc pas un critère théologique.
Mais il renseigne sur la capacité de l’Église à transmettre son message.
Et, en Saxe-Anhalt, cette capacité paraît limitée.
Une situation qui annonce peut-être l’avenir européen
Ce qui se passe dans l’Est allemand pourrait intéresser toute l’Europe.
Les Églises occidentales entrent progressivement dans des sociétés où la référence chrétienne ne va plus de soi.
Elles devront donc apprendre à intervenir autrement.
Moins comme institutions donnant des consignes à une société chrétienne.
Davantage comme communautés proposant une conception de l’homme au milieu d’un marché concurrentiel des idées.
C’est une transformation considérable.
De la puissance à la présence
L’Église allemande reste institutionnellement puissante.
Elle possède des ressources.
Des œuvres.
Des salariés.
Des bâtiments.
Des médias.
Mais l’influence culturelle ne se mesure pas au nombre de structures.
Saxe-Anhalt rappelle brutalement cette différence.
Une Église peut être institutionnellement organisée et culturellement marginale.
Le vrai défi est missionnaire
Voilà pourquoi le résultat du 6 septembre dépasse largement l’AfD.
Même si ce parti disparaissait demain, la question demeurerait.
Comment parler du christianisme à une population qui ne le connaît presque plus ?
Comment faire comprendre l’idée chrétienne de la dignité humaine ?
Comment retrouver les milieux populaires ?
Comment être présent sans devenir l’auxiliaire d’un parti ?
L’Église allemande ne trouvera probablement pas la réponse dans un communiqué supplémentaire.
Elle devra retrouver des personnes.
Note culturelle : Magdebourg, une ancienne métropole chrétienne devenue terre de mission
Le contraste historique est saisissant.
Magdebourg fut l’un des grands centres ecclésiastiques du Saint-Empire. Son archevêché médiéval joua un rôle majeur dans l’évangélisation des territoires slaves situés à l’est de l’Empire.
Plus d’un millénaire plus tard, la même région est devenue l’une des terres les plus déchristianisées d’Europe.
Le diocèse se trouve ainsi dans une situation presque missionnaire sur un territoire qui fut autrefois l’un des instruments de la christianisation germanique.
Vidéo
Je n’ai pas retrouvé de vidéo catholique directement consacrée à l’analyse ecclésiale du scrutin suffisamment précise pour la recommander. Je préfère ne pas remplacer cette absence par un reportage politique général.
Sources
katholisch.de — Nach dem AfD-Sieg: Muss die Kirche präsenter sein?
Pour aller plus loin
Allemagne : Mgr Stefan Oster attaqué après avoir défendu l’anthropologie catholique
À Altötting, Mgr Oster relie la dignité humaine à l’avenir de la démocratie
Allemagne catholique : une Église riche, puissante, mais intérieurement inquiète
Pour ces trois articles récents, leurs titres sont confirmés dans les archives du blog mais leurs permaliens individuels ne sont pas encore vérifiés. Je conserve donc les archives mensuelles plutôt que de fabriquer une URL individuelle.
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Le problème de l’Église allemande est-il désormais moins ce qu’elle dit que le fait qu’une partie croissante de la population ne l’écoute simplement plus ?
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