Vingt ans après Ratisbonne, un jésuite allemand juge que Benoît XVI avait commis une erreur

 

Une crise devenue dialogue





Saint du jour — Saint Augustin

L’Église célèbre aujourd’hui saint Augustin, l’un des pères intellectuels de l’Occident chrétien.

Sa réflexion sur la foi, la raison, la vérité et le rapport entre volonté humaine et grâce a profondément marqué la théologie germanique, de Luther à Joseph Ratzinger.


Zusammenfassung

Zwanzig Jahre nach der berühmten Regensburger Rede Benedikts XVI. zieht der Jesuit und Islamwissenschaftler Felix Körner eine kritische Bilanz. Er bezeichnet die Rede als einen „sachlichen Fehler“, betont jedoch zugleich, dass die dadurch ausgelöste Krise langfristig den katholisch-islamischen Dialog vertieft habe. Die Debatte zeigt, wie aktuell die Frage nach Glauben, Vernunft, Gewalt und dem Verhältnis zwischen Christentum und Islam geblieben ist.


Une conférence allemande devenue événement mondial

Le 12 septembre 2006, Benoît XVI revenait dans son ancienne université de Ratisbonne.

Le pape-théologien devait prononcer une conférence académique sur un sujet qui traversait toute son œuvre : la foi et la raison.

Une citation allait pourtant éclipser presque tout le reste.

Benoît XVI reprenait les paroles particulièrement sévères adressées à l’islam par l’empereur byzantin Manuel II Paléologue à la fin du XIVᵉ siècle.

La citation déclencha une crise internationale.

Manifestations, protestations diplomatiques et condamnations se multiplièrent dans plusieurs pays musulmans.

Vingt ans plus tard, le débat n’est toujours pas terminé.


Felix Körner : « une erreur factuelle »

À l’approche du vingtième anniversaire du discours, l’islamologue et jésuite allemand Felix Körner livre une appréciation particulièrement critique.

Professeur de théologie des religions à l’université Humboldt de Berlin, il parle d’un « sachlicher Fehler », littéralement une « erreur factuelle » ou « erreur de fond ».

Mais il ajoute immédiatement quelque chose de surprenant :

cette erreur aurait finalement produit du bien.

Pourquoi ?

Parce que la crise obligea catholiques et musulmans à se parler plus sérieusement.


Ce que Körner reproche à Benoît XVI

Selon le jésuite, Benoît XVI aurait insuffisamment mesuré la manière dont ses propos seraient reçus dans le monde musulman.

La conférence avait beau être universitaire, celui qui parlait n’était plus simplement le professeur Joseph Ratzinger.

Il était le pape.

Chaque phrase pouvait donc devenir un événement diplomatique et religieux mondial.

Körner estime également que l’opposition dressée entre rationalité chrétienne et certaines conceptions islamiques ne rendait pas suffisamment justice à la richesse de la tradition théologique musulmane.

Pour lui, celle-ci peut elle-même être extrêmement rationnelle, conceptuelle et diverse.


Pourtant, le discours de Benoît XVI était plus complexe

Réduire la conférence de Ratisbonne à une attaque contre l’islam serait néanmoins erroné.

Le véritable sujet du discours était la relation entre Dieu et la raison.

Benoît XVI s’opposait à l’idée qu’une volonté divine absolument arbitraire puisse se situer au-delà de toute rationalité.

Mais il critiquait parallèlement une modernité occidentale réduisant la raison aux seules sciences expérimentales.

Son objectif était donc double :

refuser une religion coupée de la raison ;

et refuser une raison coupée de la question de Dieu.

La citation byzantine devait servir d’entrée dans cette réflexion.

Elle devint presque toute l’histoire.


Une crise qui engendra « A Common Word »

C’est là que le paradoxe historique apparaît.

Après Ratisbonne, des intellectuels musulmans adressèrent plusieurs réponses au pape.

Puis, en 2007, 138 savants musulmans publièrent la lettre ouverte A Common Word Between Us and You.

Ils proposaient de centrer le dialogue entre chrétiens et musulmans sur deux commandements communs :

l’amour de Dieu ;

et l’amour du prochain.

Cette initiative entraîna de nouveaux échanges théologiques et contribua notamment au développement du Forum catholico-musulman.

La crise avait donc paradoxalement créé de nouvelles institutions de dialogue.


Peut-on dire que chrétiens et musulmans croient au même Dieu ?

Körner estime qu’un acquis important du dialogue est désormais établi.

Catholiques et musulmans peuvent reconnaître qu’ils se réfèrent au Dieu créateur et juge de l’univers, même si leurs compréhensions de Dieu diffèrent profondément.

Pour le catholicisme, la différence essentielle demeure évidemment la Trinité et l’identité divine du Christ.

Le jésuite refuse également une autre confusion.

Selon lui, il serait théologiquement imprudent pour un catholique de reconnaître Mahomet comme prophète au sens chrétien du terme.

Une telle reconnaissance impliquerait d’accorder à son message une autorité qui modifierait nécessairement la compréhension chrétienne de la révélation accomplie en Jésus-Christ.

Dialogue ne signifie donc pas effacement des divergences.


De Benoît XVI à Léon XIV

Vingt ans après Ratisbonne, le contexte a profondément changé.

François avait fait du dialogue interreligieux l’un des axes majeurs de son pontificat, notamment avec la déclaration d’Abou Dhabi de 2019.

Léon XIV hérite maintenant de cette histoire.

Felix Körner souhaite que le nouveau pape soutienne davantage les institutions catholiques consacrées aux études islamiques, en particulier le PISAI, l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie.

Le débat ouvert par Ratisbonne n’a donc pas disparu.

Il s’est institutionnalisé.


Une erreur ou une prophétie ?

Les appréciations demeurent très différentes.

Pour Felix Körner, Benoît XVI commit une erreur réelle dont les conséquences produisirent pourtant un dialogue fécond.

À l’inverse, d’autres théologiens continuent à considérer que la question fondamentale posée à Ratisbonne — le rapport entre religion, violence et raison — demeure légitime et même nécessaire.

Dix ans après le discours, l’évêque de Ratisbonne Rudolf Voderholzer défendait encore vigoureusement Benoît XVI et rappelait que le pape n’avait jamais fait sienne la formule violente de l’empereur Manuel II.

La controverse n’est donc pas seulement historique.

Elle pose une question toujours actuelle :

comment parler théologiquement d’une autre religion sans tomber ni dans l’agression ni dans l’indifférentisme ?


Note culturelle

Ratisbonne — Regensburg — n’était pas une université quelconque pour Joseph Ratzinger.

Il y enseigna la théologie à partir de 1969 et demeura profondément attaché à la Bavière.

Son frère, Georg Ratzinger, dirigea pendant trente ans les célèbres Regensburger Domspatzen, le chœur de la cathédrale.


Vidéo

Pour replacer le débat dans son contexte, les archives audiovisuelles de la visite de Benoît XVI à Ratisbonne permettent de retrouver la conférence et ses commentaires ultérieurs.

Le discours complet reste également disponible dans les archives officielles du Saint-Siège.


Sources

katholisch.de, entretien avec Felix Körner, 27 août 2026.

Kathpress/KNA, analyse du vingtième anniversaire.

katholisch.de, entretien avec Rudolf Voderholzer à l’occasion du dixième anniversaire.


Pour aller plus loin

Le blog possède plusieurs dossiers consacrés à Joseph et Georg Ratzinger. Je ne donne ici aucun permalien reconstruit, faute d’avoir pu vérifier aujourd’hui l’URL individuelle exacte de ces anciens articles.

Ils sont accessibles depuis l’index vérifié de La Chrétienté germanique, notamment :

« Benoît XVI, le dernier docteur sur le trône de Pierre »

« Georg Ratzinger, le prêtre qui fit chanter la foi ».


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Vingt ans après, la conférence de Ratisbonne demeure l’un des textes les plus discutés du pontificat de Benoît XVI.

Était-elle une maladresse évitable ou une interrogation nécessaire sur le rapport entre Dieu et la raison ?

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